LETTRE DE BALTHAZAR (22)
de la Caleta Horno (Argentine) à
la Bahia Thetis (détroit de Le Maire, extrémité de la Terre de Feu, Argentine)
du Lundi 6 Décembre 2010 au Dimanche 12 Décembre
C’est par un temps splendide et un vent faible que nous nous réveillons ce Lundi 6 Décembre, Balthazar mouillé et amarré bien à l’abri dans cette magnifique calanque, la Caleta Horno, par 45°03’S et 65°20’W. L’alerte de coup de vent d’hier ne s’est pas matérialisée et la dépression s’en est allée voir ailleurs.
Nous suivons en zodiac les virages de la longue et étroite calanque et prenons pied sur une minuscule plage avant d’arriver aux marais qui occupent son extrémité puis gravissons un minuscule vallon entre les collines qui dominent. Soudain une silhouette caractéristique se détache sur le ciel, un guanaco nous observe, les oreilles pointées dans notre direction. Il est de la même famille que les vigognes, lamas chers au capitaine Haddock et autres alpagas. Nous engageons une manœuvre de contournement en essayant de le prendre en écharpe sur ce terrain de petites collines semi désertiques relativement raides parsemées de touffes d’herbes sèches et d’arbrisseaux tordus par les vents d’Ouest. Débouchant sur une crête nous le découvrons à une cinquantaine de mètres. Il pousse une sorte de hennissement en maintenant cette distance tout en rejoignant trois autres congénères manifestement plus prudents.
Arrivés au faîte des collines nous jouissons d’un très beau panorama : l’immensité de l’océan à l’Est, la pampa qui s’étend à l’horizon autour de quelques collines arrondies à l’Ouest, un troupeau en liberté paissant dans les prés salés prolongeant les marais, appartenant à quelque estancia invisible (ici les estancias ont des surfaces pouvant atteindre des milliers de km² et des dizaines de milliers de têtes de moutons). Nous voyons le sommet du mât de Balthazar pointer au-dessus des petites falaises bordant la calanque. Nous approchant de leur bord nous jouissons d’une vue plongeante sur notre nef protectrice qui tire sur son mouillage. Elle a fière allure.
L’heure d’appareiller approche et nous quittons à regret la plénitude de ces horizons.
Vendredi matin 10 Décembre par 52°32’S et 67°10’W. Beau temps frais, avec un vent contraire de Sud qui a baissé et rendu la mer plus confortable. J'attendais que la souris ne s'envole plus et que le clavier veuille bien rester sur la table à cartes pour reprendre le fil de cette lettre.
Nous avons doublé cette nuit l'entrée orientale du détroit du grand Magellan et nous allons tirer un ou deux grands bords en attendant que le vent remonte à l'Ouest ce qui nous permettra de rejoindre normalement dans la journée de demain (nous en sommes à 120 milles) le fameux détroit de Le Maire. Le baromètre qui était descendu très bas (973 HPa!) remonte gaillardement depuis hier soir indiquant, conformément à la météo, que la dépression s'éloigne. La nuit a été plus calme que la précédente qui fut
sportive et agitée.
Lisons ce qu’a inspiré avec talent à JP (Jean-Pierre Merle) la navigation des jours et nuits précédentes :
« Etats d’âme d’un apprenti – hauturier.
Curieux changement : le sentiment qui m’habite depuis la sortie du Rio de La Plata est inattendu ! Balthazar est devenu beaucoup plus qu’un bateau. Sa puissance docile et imperturbable lui confère une personnalité mixte, de chaleur maternelle avec la solidité d’un guerrier protecteur …
L’affrontement, presque toujours nocturne dans ces contrées, avec les grands vents et la mer hostiles, ranime des craintes anciennes, peut-être terreurs enfouies, peur de l’inconnu et d’un imprévisible cataclysme …
Balthazar lutte, plonge, esquive, s’ébroue contre vagues et courants ; ses passagers sont secoués comme sel en salière. Je suis de quart, seul dans la nuit, l’oeil sur la vitesse du vent qui saccade vers des hauts menaçants, sur sa direction changeante qui nous écarte de la route ; les déplacements à l’intérieur sont difficiles, lents, éprouvants. Nous avons perdu la verticale et le sentiment d’impuissance apporte l’angoisse : que faire si le vent monte encore, s’il tourne plus loin sur la route pour nous pousser à la côte ou nous rendre encore plus lointain ce prochain abri déjà si loin ?
Je suis un enfant cornac ignorant sur le dos d’un puissant éléphant qui fait face à une meute de tigres !
Ho, ça va ! Quoi ? Balthazar est solide, confortable, bien équipé ; il faut juste envisager de sortir se mouiller un peu pour tirer, mouliner, forcer de ses petits doigts pour guider au mieux ces voiles fortes. C’est cela qui est dur : la pensée de s’enfiler dans un ciré si raide sur un plancher qui hésite à chaque seconde à devenir plafond ou cloison, de sortir dans ce vent hurlant et ces paquets de mer qui mouillent …les pieds. Ah ! Si on avait su réduire cette sacrée voile plus tôt, du temps où il faisait beau temps, trompeusement !
Et puis voila, le matin est là, et les suivants aussi. Cette fois, on a bien vu venir ce vent-là sans se faire piéger avec trop de voiles. Il faut dire qu’entre cartes électroniques, localisation par GPS, prévision météo par satellite, etc … il y a de quoi vous tuer de jalousie Colomb et Magellan réunis !
L’accoutumance vient : il fait de plus en plus souvent du « beau temps maniable ». Ce grand frais de 28 nd qui me bloquait au port en Bretagne, mais c’est le calme après la tempête ! A peine un pet de guanaco… D’accord, vu comme ça, ça doit péter fort un guanaco, mais la vérité est qu’on s’en moque à présent.
Finalement, ce sont les oiseaux marins qui m’ont ouvert les yeux. Des fous de Bassan, des Fulmars, (il vaut mieux faire semblant de savoir leurs noms), magnifiques planeurs, se jouent des vagues et du vent, par tous les temps et même, semble-t-il la nuit. Cette façon qu’ils ont d’effleurer l’écume du bout de l’aile avec l’habileté négligente d’une classe supérieure… Ils n’ont pas l’air de pêcher ; celui-là passe et repasse autour de Balthazar, il nous regarde … et passe, comme un promeneur serein. Ils jouent !
Voilà ! Ils sont dans leur élément, se nourrissent de sensations profondes, de victoires permanentes sur les vents et la mer impuissants à les atteindre.
Ils vivent …
Comme eux, le navigateur hauturier, bien loin des embouteillages, du percepteur, des journaux télévisés, vit à satiété la plénitude de ses capacités.
Ne serais-je pas en train de commencer à les envier… »
Jean-Pierre MERLE.
Bravo JP. Je ne vais plus oser écrire après toi. Cet après midi ensoleillée une petite brise traversière nous fait avancer dans le silence sur une mer ondoyante et apaisée. L’équipage profite de ce moment de calme et de détente pour faire ses grandes ablutions et se changer après avoir dormi habillé l’essentiel de ces dernières nuits.
Vous avez sans doute remarqué que depuis Mar del Plata nous jouissons d’un temps sec et ensoleillé et longeons une pampa semi désertique. Les dépressions arrivant en effet du Pacifique par l’Ouest escaladent les Andes en se refroidissant avec l’altitude, y déchargeant leur humidité condensée en pluies fréquentes et violentes. Les vents redescendent ensuite des Andes froids et secs pour filer sans frein sur l’immense pampa. Par exemple il pleut en moyenne 275 jours par an (et environ 4000 mm d’eau) sur les Islotes Evangelistas à l’extrémité occidentale du détroit de Magellan et seulement 60 jours par an (et environ 255 mm d’eau) à la Punta Dungenes que nous venons de doubler, à l’extrémité orientale de ce détroit. Nous n’avons pas eu une seule pluie depuis notre départ de Buenos Aires il y a près de quatre semaines et BALTHAZAR est salé comme un stockfish (pardon « stoqueufiche » comme on dit à Marseille !).
Suivant la prévision météo nous prévoyons de nous arrêter dans un abri tout proche du détroit lui-même (la baie Thétis) pour attendre que le vent et le courant très fort dans ce détroit (comme le Raz de Sein mais à l'échelle américaine, c'est plutôt par sa longueur et sa largeur, ainsi que par son marnage qui peut approcher 10m, comparable au Raz Blanchard entre Guernesey et la pointe de La Hague) soient dans le même sens sinon gare aux brisants qui peuvent retourner d’une pichenette les bateaux imprudents. Cet abri nous permettra d’attendre également, si nécessaire, que les vents d’Ouest ne soient pas trop forts car il nous faudra les affronter de bout dès la sortie du détroit cap à l’Ouest sur l’entrée du canal de Beagle qui se trouve à une bonne soixantaine de milles de là. Nous serons alors en vue du Cap Horn.
La nuit de Vendredi à Samedi le vent hâle progressivement au SW et nous oblige encore à naviguer au près serré. Heureusement la côte de la Terre de Feu s’incurve nettement vers le Sud Est et un seul virement de bord nous sera nécessaire pour nous rapprocher de la côte et nous tenir sous le vent de celle-ci au cas où la brise se renforcerait.
Samedi matin 7h18 par 54°17’’S et 65°36’W. Nous apercevons au loin le Cap San Diego, extrémité SE de la Terre de Feu, et en arrière plan derrière lui les sommets enneigés de l’île des Etats : nous ne sommes plus qu’à une trentaine de milles du détroit de Le Maire qui les sépare. Le vent n’excède pas 15 à 18 nœuds et est revenu WSW c’est-à-dire ne prenant pas trop à rebrousse poil le jusant avec ses courants de 4 nœuds plus (heureusement nous sommes en période de mortes eaux sinon ce serait près du double). En forçant l’allure, aidés par le moteur, nous pouvons être à l’embouchure vers 12h30 au voisinage de l’étale de pleine mer ; et si nous tentions un drop et passions dans la foulée pour aller nous abriter 2 à 3 heures après dans l’anse de Buen Suceso où est installée un poste de surveillance de l’Armada Argentine qui veille au radar 24h/24 ce passage stratégique ? La prévision météo annonce en effet des vents très forts d’Ouest ce soir et demain mais au moins nous aurions ce détroit derrière nous.
Nous refoulons pour l’instant un courant de 3,5 nœuds qui nous oblige à prendre un cap de près de 20° à bâbord pour rester sur route. L’embouchure du détroit est toute proche maintenant et l’affaire se présente bien.
Mais Eole ne l’entend pas de cette oreille ! Qu’est-ce que c’est que ces insolents qui croient pouvoir passer tranquillement sans marquer un minimum de temps de respect à ma porte ! Une bonne claque, un coup de gîte et le vent saute au SW, voire SSW en forcissant soudain. La porte entrouverte nous est brutalement claquée au nez et les barrières de brisants vont pouvoir s’installer vent contre courant. Il faut savoir que dans ces raz des brisants extrêmement élevés se développent presque instantanément dans ce cas (on a mesuré ici des murs d’eau de plus de 10m de hauteur par vents et courants forts nous disent notre portulan). Et celui-là, comme le raz Blanchard en Bretagne Nord, nécessite deux bonnes heures pour le franchir, laissant tout le temps au courant de se développer pendant la première moitié du jusant.
Aux abris vite fait ! Nous allons nous réfugier, à moins de 6 milles de là, dans les bras protecteur d’une Néréide, la Bahia Thétis.
Nous y arrivons derrière un joli petit voilier français « Ocean respect », mené par un couple plus très jeune comme nous, Daniel et Joëlle, qui y sont allés directement.
Après avoir zigzagué et n’avoir pu éviter des bancs de kelp très développés qui encombrent la baie nous mouillons par un bon force 6. La météo nous annonçant une forte tempête (vents de 60 à 70 nœuds) proche d’un ouragan (vents supérieurs à 64 nœuds sur l’échelle de Beaufort) juste à notre Sud nous mouillons sur deux ancres, proches l’une de l’autre par fonds de 7m.
L’ancre principale croche immédiatement mais nous sentons bien que l’ancre plate et très effilée Fortress, remarquable sur les fonds de sable ou de vase, croche mal sur ces tapis de kelp. Nous allons être au repos pour deux jours au moins. Nous sommes parfaitement abrités de la mer levée par les vents forts de NW à Sud par le cap St Vincent et la côte incurvée de la baie. Des arbres assez grands et denses sur le rivage, chose rare dans le secteur, aux formes tourmentées quand même, dénotent un endroit relativement protégé des grands vents, sous les collines qui nous abritent.
Mais l’estran étant très grand nous ne pouvons nous en rapprocher.
Une heure après, un troisième petit voilier français mené par un solitaire, Fred, arrive après avoir été obligé de prendre la cape cette nuit. Avec Daniel ce sont des copains d’aventures, très expérimentés, anciens de l’Antarctique en particulier, qui ont fait dans leur jeunesse avec deux autres garçons un grand voyage autour du monde à bord de KIM (lire les aventures de KIM). Nous faisons connaissance à la VHF car le temps ne permet pas d’aller se promener en zodiac. Il faut être sur ses gardes et le baromètre est à nouveau en chute libre, toute alarme de vents forts clignotante.
Dimanche 12 Décembre 6h du matin. Réveillé après une nuit réparatrice par les sifflements du vent et le ronflement de l’éolienne je vais vite voir si nous avons bougé.
Le bateau est à sa place mais le vent monte. Nous avons maintenant 40 nœuds. Le vent monte à 50 nœuds (force 10) ; je sens soudain les secousses qui révèlent que nous dérapons sur ce foutu kelp. Réveil en urgence de JP et Maurice. Moteur. Nous nous rapprochons dangereusement d’Ocean Respect. Suivent deux heures environ de combat au milieu d’une baie qui fume sous les lourdes rafales pour tenir le bateau en marche arrière poupe au vent (en marche avant impossible de rester bout au vent dans ce vent d’enfer) pendant que les marins remontent difficilement les ancres avec des monceaux de kelp, reprennent avec un nœud de Machard (nœud autobloquant permettant de saisir par un bout une manœuvre sous tension ou même un câble sous tension) et une amarre ramenée à l’arrière sur le gros winch d’écoute le bout de chaîne de 10m qui relie l’ancre secondaire à son aussière de 100m pour pouvoir achever de la remonter, le bout de chaîne ne passant évidemment pas la poupée du guindeau, débarrassent enfin au couteau (merci Pierre-Dubos- pour le gros Opinel bien affûté à dépecer les ours) les ancres et chaînes des amas de kelp qui s’y sont enroulés. Ambiance ! L’équipage reste calme et soudé. C’est quand même avec une satisfaction certaine que nous sentons le très fort coup de rappel de la grosse ancre remouillée par fond de 7m au bout de 60 m de chaîne et du gros bout amortisseur de mouillage de 10m, immobilisant instantanément le bateau dérivant rapidement dans de gros tourbillons pendant que la chaîne se dévidait. Elle tient à 50 nœuds. Aurons nous plus demain ?
Eole, es-tu maintenant satisfait de la punition ? A nous un gros petit déjeuner pris à 8h30 après un réveil en fanfare à 6h. Le vent s’est maintenant calmé mais nous attendons, avec Miles Davis (sketchs of Spain) la grosse tempête qui s’annonce.
La Patagonie et l’Antarctique çà se mérite.
aux équipier(e)s, parents et ami(e)s qui ont la gentillesse de s’intéresser à nos aventures marines.
équipage de Balthazar: Jean-Pierre d’Allest, Jean-Pierre Merle, Maurice Lambelin.